Manuscrit du journal du Sinaï de Sergueï Chtchoukine

Suez, 11 novembre 1907

Le journal du Sinaï tenu par Chtchoukine tout au long de son expédition est le seul texte personnel du collectionneur qui nous soit parvenu. Nous rétablissons la datation européenne en avance de 13 jours au XXe siècle sur le calendrier julien russe.

 

Arrivé au Caire le 1e octobre (le 14, selon le calendrier européen), où je pensais rester quatre à cinq jours. J’avais envie d’entreprendre le plus vite possible mon expédition dans le Sinaï et les monts d’Arabie. Ma santé est perturbée, j’ai le cœur gros, les nerfs tendus. En très peu de temps, j’ai dû supporter de dures épreuves et des pertes irréparables. Je ne sentais pas assez de forces en moi pour commencer une vie nouvelle. Mes sentiments religieux étaient en sommeil. Je gesticulais, tentant de m’occuper d’une façon ou d’une autre. Un temps, je me jetais dans des actions de bienfaisance, mais sans doute par manque d’expérience, je n’éprouvais que des déconvenues. Alors, je me suis consacré avec fièvre à mon commerce, je l’ai développé, j’ai cherché de nouvelles ressources, de nouvelles marchandises. Cela m’a accaparé un moment, juste un moment. Finalement, après la mort de ma femme, rien ne pouvait remplir le vide de ma vie. Je résolus alors de quitter ma vie ordinaire. Entreprendre un voyage dans le vrai désert, vivre sous la tente, rester toute la journée au grand air, me nourrir comme un authentique Bédouin, de dattes et de galettes de pain, ne boire que de l’eau. En un mot, vivre comme on avait vécu durant des millénaires… avant le télégraphe, le téléphone, les chemins de fer, les paquebots, les hôtels de luxe, les automobiles, les théâtres, les galeries. Je voulais abandonner et oublier toutes les conditions extérieures de notre vie, tout ce que nous appelons notre culture.

Au Caire, il m’a fallu réaliser que j’étais en Orient, que la valeur du temps est ici complètement différente. J’ai confié à l’agence Cook l’organisation de ma caravane. Ils m’ont promis de tout faire en une semaine. Confrontés à d’insurmontables difficultés, il leur en fallut deux.

Ils ont fait vite, quiconque a tenté de telles expéditions sait combien elles exigent d’articles et d’ustensiles dont on ne pourrait que très difficilement se passer. Combien il importe de souscrire à beaucoup de formalités différentes, obtenir un tas de laissez-passer, par exemple le permis ou Teskara du ministère égyptien des Affaires d’Orient pour visiter la presqu’île du Sinaï. Il faut également l’autorisation du gouvernement turc pour passer la frontière près d’El-Akaba. Cela me fut refusé en plusieurs endroits. D’abord, l’agent diplomatique russe au Caire, Vossvodski s’en occupa auprès du représentant de la Turquie Mokhtar Pacha, mais il essuya un refus poli, le Pacha n’étant pas compétent paraît-il. Ensuite, on adressa des dépêches à l’ambassadeur russe Zinoviev, à Constantinople ; enfin, on écrivit au consul russe à Damas pour lui demander d’intervenir auprès du Mushir afin qu’il m’autorise à franchir la frontière à El-Akaba.

Je n’attendis pas la réponse et sur le conseil de mon dragoman, je décidai de marcher sans cette autorisation. Le 28, je quittai Le Caire pour Suez par le train, où m’attendait mon dragoman principal, Halil Harbur, un Syrien de Jaffa.

Il m’informa que les chameaux et les Bédouins étaient déjà de l’autre côté du golfe, mais qu’ils étaient retardés dans l’attente du visa de nos passeports par le Pacha et le gouverneur britannique. De surcroît, une partie de nos bagages étaient encore à la douane.

Il fallut passer la nuit à Suez à l’hôtel Bel Air, relativement propre, tenu par le Marseillais Pelletier. Le lendemain, nous fûmes occupés toute la matinée avec la douane, les visas. Je rendis même visite au Pacha de Suez, Ismaïl Bey, un Arabe tout ce qu’il y a de plus aimable et courtois. Enfin, tout s’arrangea et à trois heures de l’après-midi nous pûmes passer le détroit. Nous établîmes notre camp au bord de la mer.

Ma caravane est assez importante : 18 dromadaires, 15 Bédouins, 2 dragomans, un cuisinier et mon domestique. En fait, il est étrange de partir au désert et s’encombrer d’un pareil attirail. Mais il est difficile ici de voyager autrement. Ne parlant pas l’arabe, j’ai besoin d’un interprète et Arabes et chameaux sont indispensables tant pour le déplacement que pour la sécurité. Pour ma part, je n’ai nul besoin d’un cuisinier, je n’ai pas l’intention de me nourrir autrement que de pain, de fruits et d’eau, mais il est nécessaire aux autres, de même pour le domestique. Quant au second dragoman, je l’ai pris pour s’occuper des tentes, et en plus, c’est un bon photographe.

Toute la soirée, mes dragomans s’affairèrent à ouvrir les caisses préparées pour le départ du lendemain. Les Bédouins aussi s’occupaient des chameaux et sur tout le camp régnait une agitation industrieuse. J’étais le seul à ne savoir que faire. D’abord, je me promenai longuement le long de la côte, respirant l’air délicieux. Hélas ! Je ne peux plus comme avant jouir innocemment des prodiges de la nature. Le poison du souvenir gâche le moindre moment de bonheur. Là, je me souvenais de la plage sublime du Lido, des journées merveilleuses passées là-bas avec ma femme, de nos douces promenades. Et j’éprouvai à nouveau une douleur si aiguë que je dus retourner à notre campement et surveiller le travail de mes gens. Je les jalousais intérieurement. Ils étaient occupés, ils avaient un but : tout préparer à mon intention.

A sept heures, on me servit à dîner sous ma tente. Le cuisinier est désolé que je sois végétarien. Il cuisine à merveille et essaie de me plaire quand même avec quelque mets.

Pour le dîner, il avait fait cuire de délicieuses courgettes, puis une espèce de pudding ; pour le dessert : des dattes, des baies, du raisin sec et des amandes. Pour boisson de l’eau. Après le dîner, je suis resté longtemps assis près de la tente à admirer le ciel étoilé. Quelle extraordinaire pureté que la voie lactée vue d’ici et avec quel éclat brillent les étoiles ! Le vent forcissait, il faisait frais soudain et j’allai sous ma tente. Pour la première fois de ma vie, je me mis à écrire mon journal. Je n’en ai ni l’habitude, ni l’expérience. J’essaierai néanmoins d’être absolument sincère. Peut-être cela m’aidera-t-il à soulager l’état déplorable de mes nerfs ? J’ai le désir ardent de dissiper les souvenirs d’un bonheur disparu sans retour, de découvrir une nouvelle raison de vivre. J’ai encore en moi beaucoup de force, beaucoup de santé, beaucoup de pulsions. Je n’ai pas peur de l’autre rive, mais tant que je suis là, il m’est difficile de quitter la vie.

C’est ma première nuit dans le désert. D’ailleurs, ce n’est pas tout à fait le désert. On voit les lumières de Suez sur la côte en face. Et on entend au loin les aboiements des chiens. A une centaine de mètres de nous s’élève le bâtiment de la Quarantaine. Je ne suis pas encore loin de la civilisation. L’étape de demain n’est pas bien longue, et on n’a pas besoin de se lever de bonne heure. Mon dragoman syrien, Harbour, est un garçon très joyeux. Il adore me poser des devinettes en anglais. Le soir, je lisais la Bible et il est venu me saluer. « Vous lire la Bible ? Alors, vous savoir quand fut créé Adam ? When was created Adam? I don’t know but before Eve. » Eve et eve…(En anglais eve, outre le prénom Eve, signifie la veille, hier).

Désert du Sinaï, près de l’oasis Aïn Mussa, 12 novembre.

L’agitation commença ce matin à quatre heures. Les 18 dromadaires s’avérèrent insuffisants, il fallut en louer deux autres. Toute la matinée on chargea les bagages et on ne put se mettre en route qu’à neuf heures. On marchait au fond d’un ravin presque plat, d’abord pierreux, puis sablonneux, dépourvu de la moindre végétation. Au loin à l’Est on apercevait la chaîne montagneuse (djebel), couleur rose lilas. A l’Ouest, on voyait toujours le golfe de Suez et au-delà des montagnes bleues.

Notre caravane s’étirait de plus en plus. On m’avait évidemment donné le meilleur dromadaire, et les dragomans aussi avaient d’excellentes montures. Nous étions ainsi largement en tête. Derrière chaque dromadaire, marchait un Bédouin. Environ trois heures plus tard, c’est-à-dire vers midi, nous avons traversé l’oasis Aïn Moussa et nous avons fait halte une demi-verste plus loin. C’est en ces lieux que périrent le pharaon et son armée. C’est dans l’oasis que se trouve la source que Moïse transforma en eau potable. On trouve en plus des sources amères, un peu comme en Hongrie. Pendant que notre caravane avançait, je ne souffrais pas de la chaleur, une brise assez forte soufflait continuellement depuis la mer. En plus, c’est une chaleur sèche, le corps transpire à peine. Notre cuisinier souffrait un peu, un vieillard aimable et gros. Il avait appris son art à Bagdad. Je ne sais pourquoi, je ne pouvais m‘empêcher en le regardant de chantonner une vieille antienne : Les pâtisseries de Bagdad.

Notre apparition créait l’événement, des enfants de tous âges, petits et grands jaillissaient de l’oasis et nous entouraient, craignant d’approcher. Ils regardaient avec une intense concentration tout ce que nous faisions. Comment nous déchargions les chameaux, comment nous dressions nos tentes, comment nous déjeunions. Manifestement tout cela leur était inhabituel et représentait un événement important. Enfin, ils s’armèrent de courage et s’approchèrent. J’ordonnai à un dragoman de leur donner un bakchich et ils s’éparpillèrent tout heureux en courant.

A cinq heures du soir vint le moment solennel de la distribution de friandises aux Bédouins. Chacun d’entre eux reçut une demi-livre de tabac d‘Égypte, un pain blanc et une poignée de café. Ils semblèrent très contents et me remercièrent à plusieurs reprises. Le vent fort avait soufflé toute la journée et vers le soir le ciel était couvert de nuages.

Ce fut une sombre et sévère fin du jour, impression de force colossale et de majesté. Depuis la colline, on jouissait d’une vue d’une surprenante beauté sur les deux versants. Le soleil s’enfonçait dans les nuages en direction du désert de Libye. Il mettait le feu aux montagnes de la presqu’île du Sinaï de l’autre côté. Je retournai à nos tentes. Je vois mes Bédouins qui ont allumé des feux, font bouillir le café et manifestement se préparent à dormir. C’est vrai qu’ils se lèvent à quatre heures du matin et font toute la route à pied. Deux d’entre eux sont tombés malades et sont venus me voir pour que je leur donne des médicaments. Je suis Européen, donc je dois savoir soigner les malades. Au cas où, je leur ai donné d’abord de la poudre calmante puis 10 grammes de quinoa. Je verrai quel docteur je fais !

Demain nous avons une longue étape, il faut se mettre en route à six heures au plus tard. Voilà pourquoi les dragoman m’ont prévenu qu’ils me réveilleraient tôt à 4 1/4 ou 3/4. Je dîne ici à sept heures, on peut dormir à huit. Les Bédouins sont couchés. Leur sobriété ne laisse pas d’étonner, parfois ils se nourrissent de trois dattes par jour. Ils sont maigresь osseux et endurants. Marchant paisiblement 30 ou 40 verstes dans la chaleur. A présent nous avançons assez vite sur nos dromadaires et ils suivent. Capables de supporter les chaleurs torrides comme les froides nuits. Seules les femmes et les enfants dorment dans les tentes.

13 novembre. Une étape terriblement difficile et longue. Nous devions aller de Aïn-Musa jusqu’à Ouadi Verdine, mais une violente tempête de sable nous força à nous arrêter… Le Khamsin soufflait dès le matin plombant le ciel. La gorge se desséchait et on avait tout le temps soif. Vers midi je n’en pouvais plus et je demandai que l’on s’arrête au moins une demi-heure. Nous avons marché de six heures du matin à cinq heures du soir en forçant l’allure. Le spectacle était des plus lugubres. Je crois que je n’avais jamais vu d’étendue aussi désespérément aride qu’égaillaient par endroits des amoncellements de pierrailles brûlantes. L’air torride effaçait les montagnes à l’horizon. Tout flambait et brûlait comme dans une chaudière.Mais quels braves que mes Bédouins ! Ils ont parcouru à pied les 40 verstes, sans repos et sans eau. La lutte pour la vie a produit ici des gens forts et solides. La moindre faiblesse conduit au trépas. Ne survivent que les plus résistants, en voilà un peuple stoïque !

Ouadi Garandel, 15 novembre.

Hier, pour la première fois, je me suis pris à douter de réussir cette épreuve. J’ai l’impression d’être trop vieux pour supporter pareille aventure. Je vois mes forces décliner. Je ne sais pas comment j’ai survécu aux dernières heures. Ma tête tournait, j’avais mal partout. Impression d’une immense fatigue, le temps passait avec une désespérante lenteur. Nous marchions dans le fond aride d’un immense cratère. Parfois, je regardais l’heure, puis je sombrais dans l’oubli et j’avais l’impression qu’une heure était passée. Je regardai : cela n’avait pas duré dix minutes. Il est difficile de se rendre compte à quel point, dans un environnement aussi monotone, le cours du temps devient interminable. Seules les impressions se modifient, voilà pourquoi le temps paraît infini. C’est seulement maintenant que j’ai réalisé ce que signifie une minute, comme elle peut être longue, toutes les choses qu’on a le temps d’y ressentir. La journée d’hier a semblé pour moi une éternité. Le soir j’ai dû me forcer pour parvenir à descendre du chameau avec l’aide du dragoman. La soif me tenaillait.

J’ai bu toute une bouteille d’eau et plusieurs verres de thé. Rien pu manger, ma gorge refusait la nourriture. Nous avions fait étape à l’oasis de Garandel. Un peu de végétation, de l’eau, des moustiques et des milliards de mouches. C’est vrai que Moïse en son temps les avait envoyées parmi les plaies aux Egyptiens.

Je n’ai pas pu écrire. Je ne sais plus comment je me suis déshabillé et mis au lit. Impossible de trouver le sommeil. J’ai mal au crâne, mon cœur bat très fort. Et les moustiques ont entamé leur concert. Je me suis levé, j’ai enduit mon visage d’huile d’eucalyptus, sans aucun effet. Visiblement, ils sont affamés. Bon, je pense que je vais tomber vraiment malade ici. Les moustiques vont me transmettre la malaria, mon organisme est affaibli. Voilà un terrain propice pour la maladie. J’ai honte d’avoir eu peur et d’avoir commencé à regretter ma chaleureuse demeure moscovite. J’ai pensé à mes proches, mes chers parents, mes amis. A ce moment, avec quelle joie, j’aurais voulu qu’un tapis volant magique me transporte chez moi ! Et ma tête grince, une chose volumineuse, lourde, se colle contre la tente, bien sûr, un cauchemar ! Ou peut-être un chacal ?

Les moustiques me piquent, les mouches me pénètrent dans la bouche, le nez, les oreilles, trottent sur mon visage, la chaleur étouffante, tout le corps en feu, mal de tête infernal. Non, de pareilles expéditions ne sont plus faites pour mon âge ! Il me faut Paris, l’art, la musique, la peinture, les belles lettres. C’est bon pour les Bédouins. Ils ont parcouru à pied 40 verstes sans se reposer par des températures de 50°C, et après, ils ont encore travaillé près de deux heures. On dit bien que lorsque le Bédouin n’a rien à manger, il place une lourde pierre sur son estomac et ne ressent plus la faim. Moi, je n’ai pas cette force. Mes plaisirs sont d’une autre nature. J’écoute avec délice la musique de Scriabine, je lis Valéry Broussov (Valéry Broussov, 1873-1924, poète leader du symbolisme russe)je regarde les tableaux de Maurice Denis. Non ! Non ! En arrière, vers l’Europe, en arrière vers mon monde plaisant fait de finesse et de culture. Comme la culture nous conditionne ! Nous sommes devenus un peuple bien faible, physiquement et sans doute aussi moralement.

Deux journées, on peut dire difficiles et je suis comme acidifié. Pour eux, c’est toute leur vie ! En plus, quel peuple gai, content et fondamentalement heureux ! Comme il y a en eux ce que les Français appellent « La Joie de vivre ». Mes pensées deviennent confuses, je n’arrive pas vraiment à m’endormir, des cauchemars éveillés, toute la nuit.

Un peu de fraîcheur au matin, je me sentais mieux. Il ne pouvait être question de continuer. Il me faut un ou deux jours de repos. Je suis installé dans la tente avec un petit courant d’air et j’écris mon journal. Le fond de ce cratère torride me brûle le cerveau. Un cauchemar qui vous torture, sans rémission. J’ai l’impression que nous n’atteindrons jamais le bord du cratère. On s’en approche et il s’éloigne. Toutes les mesures sont trompeuses dans le désert. Un homme au loin semble un géant, les chameaux des monstres, un petit rocher une falaise.

 

Ras Abu Zanon. Côte de la mer Rouge, 16 novembre. Départ 6 heures du matin, comme d’habitude. Lever à 4 heures. Malgré la forte chaleur, j’ai beaucoup moins ressenti la fatigue. Partie parce que je commençais à m’habituer au balancement du chameau, partie parce que la chaleur n’avait plus sur moi le même effet. En même temps, le désert devenait plus intéressant. Nous atteignions le bout de l’infini cratère. Parurent des défilés, des roches escarpées, des monts d’origine volcanique. Par endroits, des ruisseaux d’eau amère et salée coulaient de la montagne, elle n’était pas potable, mais un peu de végétation poussait autour : des tamarins et même parfois des palmiers sauvages.

J’éprouvai une joie intense quand je débouchai d’un défilé pour découvrir la mer devant moi. Je réalisai tout le sens du cri des dix mille Grecs de Xénophon : « Thalassa ! Thalassa ! ». La mer me parut effectivement merveilleuse.

Comme on doit le ressentir d’après mon journal, à part une immense fatigue physique, le désert ne m’a rien apporté jusqu’à présent. Je ne garde que le souvenir de pénibles et cauchemardesques étapes. Mon souhait de trouver l’oubli ne s’est pas accompli un instant. Au contraire, jamais je ne m’étais souvenu avec autant d’acuité de mon bonheur irrémédiablement perdu. Jamais ma propre faute dans ce désastre ne m’était apparue aussi clairement. Jamais je n’avais vu avec autant d’évidence que je fermais les yeux sur mes faiblesses et que j’étais la cause principale de l’écroulement de mon bonheur. Quand on s’éloigne complètement des gens, quand personne ne nous voile plus les yeux, soudain, comme on voit clair en soi-même ! Ces journées où je revivais beaucoup d’événements pénibles et où je comparaissais devant un tribunal dont j’étais le juge unique, m’ont paru des d’années. Je suis coupable de tout ce qui s’est passé. Même après la mort de ma femme, je n’ai pas pris le bon chemin. En substance, je n’étais guidé que par mon « ego ». Hors mon « ego », il n’y avait rien. Voilà la cause de mon naufrage.

Quoi qu’il arrive, toute cette expédition jusqu’à présent, de jour comme de nuit, n’est que cauchemar. Je me sens en état de choc physique et moral… Je rêvais d’éveiller en moi une force nouvelle et fraîche, et je n’ai fait qu’instruire mon propre procès, tous mes actes, méprisables, toutes mes pensées, pires encore. A quoi bon des forces fraîches pour détruire à nouveau les gens sur mon chemin ? Pour faire le bien, on a toujours assez de force. Je ne cherchais que mon plaisir ! Où sont passées les ressources de ma jeunesse ?

A présent, j’ai rassemblé 22 personnes à mon service. Je les entretiens. Elles essayent de satisfaire mes moindres caprices. L’argent n’est pas un problème. Mais n’aurais-je pas été mille fois plus heureux si j’avais compris plus tôt que la sagesse de la vie ne réside pas dans les caprices ? La sagesse suprême, le bonheur suprême, c’est l’amour vrai allant jusqu’au sacrifice de soi. Tout le reste est mirage. Il n’y pas de bonheur pour soi, il n’y a que le bonheur que l’on fait aux autres. Je sens que je commence à devenir confus et que je me mets à écrire n’importe quoi. La traversée de cet épouvantable cauchemar est sans fin.

 

Ouadi Djinn, 17 novembre. L’étape n’a pas duré huit heures, mais plus de dix. Lever à quatre heures comme à l’accoutumée, départ à 6 heures précises. Longé la mer pendant près de deux heures sur l’autre versant de la montagne. Le matin était clair, différent. Toute la compagnie respirait à plein poumons le merveilleux air marin. Vers 9 heures, nous avons viré et attaqué la montagne. La route est presque toujours vraiment intéressante. Des monts d’origine volcanique aux couleurs très mélangées avec une prédominance rouge du porphyre. Par moment on dirait des remparts gardés par des cyclopes. On rencontre des roches de basalte ou de granit. Impression générale d’un monde complètement étranger, comme une autre planète. La carte de la lune avec ses cratères morts me fait la même impression. Aucune végétation. Parfois, très rarement, on tombe sur du mimosa. J’ai réussi aujourd’hui à moins ressentir la fatigue. La chaleur non plus n’était pas si omniprésente. En tous cas, c’est seulement maintenant que j’ai commencé à ressentir quelque agrément dans cette expédition. Néanmoins, mon état nerveux ne se calme guère dans cet air torride et j’ai plutôt tendance à me sentir encore plus agité… Nous avons fait halte dans les montagnes de Ouadi Djin. Là sous les buissons desséchés se cachent les vieilles veines de minerai où déjà en 2 500 ans avant JC, les pharaons se procuraient les turquoises. Bel endroit, mais sinistre. Demain une très longue étape nous attend. Pas moins de 19 heures de route, mais nous devons atteindre la perle du Sinaï : « L’oasis du Pharaon ».

Journée particulièrement brûlante et dans les vallées encaissées le soleil au zénith brûlait atrocement, mais je suis mieux accoutumé à la chaleur. En plus, je recouvre mon casque avec un grand mouchoir d’Alep qui fait que pendant la marche, mon visage est caché. Seuls les yeux sont ouverts. Mais j’ai du sable dans les dents et mes lèvres par moment me font très mal. Toute leur peau brûlée s’en va et souvent elles saignent.

Très belle oasis que celle du pharaon. Une bonne végétation, des figuiers. Le raisin local, allongé, bleu, sucré à la peau épaisse. Une poire oubliée me semble dure et sèche. Et puis on a trouvé là de la salade et des courgettes. Je me nourris presqu’exclusivement de conserves. J’en ai vraiment assez, c’est pourquoi je cherche partout des fruits frais et des légumes, ce qui n’est guère aisé dans le désert. Les dattes et les figues (ma nourriture principale) deviennent extrêmement sèches et mes dents sont trop faibles pour les écraser. Au fond, je n’attache pas beaucoup de signification à la nourriture. Un verre d’eau, quelques olives et ça suffit. Mouches et moustiques me torturent bien davantage. Je considérais sans me tromper que la vie organique n’existe pas vraiment dans le désert. J’oubliais les oasis et les vaisseaux du désert – les chameaux. Dans chaque oasis, il y a de l’eau et où il y a de l’eau, il y a des moustiques. Hier soir, à peine avons-nous commencé à boire le thé que nous fûmes assiégés par le bourdonnement incessant des moustiques. Quel enfer ! Et les mouches voyagent avec nous sur les chameaux !

18 novembre. La traversée d’hier fut si pénible que je décidai d’une halte aujourd’hui. Je remarque que même les Bédouins se reposaient parfois, accroupissant les chameaux dans le sable. Habituellement, tout le plateau se couvre de mouches, c’est comme cela toute la journée. Dans le désert les mouches, à l’oasis, les moustiques.

19 novembre. Globalement, pour le moment, voyage très pénible et éprouvant. Influence très forte et tout aussi pénible du désert sur les pensées. Je ressens avec davantage de violence les huit jours passés que les huit derniers mois à Moscou.

Jamais je ne m’étais remémoré mon existence de façon aussi limpide, depuis ma prime jeunesse tout a rejailli dans ma mémoire. Et tout ce que je voulais oublier s’est gravé dans mon âme révélant mes pensées les plus intimes. Et j’ai rendu le verdict. Coupable.

Ah ! Comme j’ai recherché tous les plaisirs de la vie ! Comme je voulais jouir de tout. Mais à quoi bon ces assauts de mauvaise conscience ? De toute façon, jamais le passé ne revient.

Je pensais que je découvrirais ici un rapport vrai à la vie. Je ne cherchais nullement à m’amender, je cherchais la résurrection de mes forces physiques, l’oubli de mon existence antérieure, les conditions d’une vie nouvelle. Et voilà qu’à la place, il m’a fallu tout subir de nouveau ! Comme j’étais heureux à la folie dans les premières années de mon mariage et comme je mesurais mal ce bonheur.

Que le temps s’étire ici. Il me semble que 40 jours dans le désert, c’est 40 ans de vie ordinaire. Que dans cet air incandescent, la tête travaille bien plus vite. Les images succèdent aux images. Étrangement, le vent m’apporte des voix amies et proches. Il gémit les douces paroles de ma femme et me rappelle des mots depuis longtemps enfuis.

Hier, le vent m’a parlé de Ceylan, de notre promenade à N** ce matin-là, avec ma femme, quand elle s’est mise soudain à évoquer sa vie de pensionnaire, le destin de ses camarades. Il m’a répété le récit presque mot à mot. Puis, le vent a commencé à me lire la lettre de 1887 de ma femme, écrite depuis notre datcha de Kuntsevo. J’étais à Nijni [Novgorod] et j’étais parti à Iourevetz regarder l’éclipse du soleil. La famille était restée à la datcha. Le jour de l’éclipse, ma femme s’était levée tôt, de peur de la manquer. Elle était toute émue et elle est partie au Mont du Salut avec la dame de compagnie de sa mère. Le temps était maussade. L’éclipse à Moscou était partielle. Mais tout ce qu’elle a vu, tout ce qui est arrivé, les oiseaux qui s’envolaient affolés.

Cette lettre a été écrite il y a vingt ans, je l’ai égarée et oubliée depuis longtemps et voilà que je m’en suis souvenu presque mot à mot. Visiblement, rien ne disparaît, tout se conserve pour ressurgir quand l’occasion se présente.

Alors où est l’oubli ? Je ne trouve absolument pas ce que je cherchais. Est-il possible que je doive revivre toute ma vie ?

D’où vient qu’entouré de mystère, ce monde absolument nouveau provoque cette plongée à l’intérieur de moi ? L’analyse de ma vie, de mes actes, de mes pensées, d’où vient-il qu’au lieu de vivre intensément le monde réel, je ressasse tout mon passé ?

Cet air incandescent ! Cette succession de cauchemars !

Ouadi Sahel, 20 novembre.

Notre progression est immuable, mais je commence à trouver du plaisir à l’expédition. Le matin où notre caravane traversait l’oasis du pharaon, on sentait un air frais, délicieusement revigorant. Un charmant petit bois de tamarins et de citronniers… On respirait sans peine et on se sentait léger. Finalement, cette vie en balançoire est tout ce qu’il y a de plus merveilleux. Je supporte déjà beaucoup mieux la chaleur. Aujourd’hui, nous nous trouvions sur un plateau montagneux, complètement ouvert, le soleil cuisait sans relâche, mais je ne souffrais pas de la chaleur. Bien sûr, j’ai tout le visage voilé. L’air du désert commence à faire son effet. J’ai déjeuné très agréablement de pommes de terre froides, d’olives et d’oignons, accompagnés d’un verre d’eau. Le plateau est assez monotone, mais en nous retournant nous fûmes transportés par la vue splendide du Djebel Serbal. Voilà le vrai mont Sinaï. Il produit effectivement l’impression d’une montagne puissante et majestueuse. Ce géant devait exalter l’imagination populaire.

Nous nous sommes arrêtés sur le plateau. L’air ici est plus frais et très agréable. Il n’y a pas de moustiques et il semble que les mouches ont de la peine à nous suivre.

Monastère Sainte Catherine, 21 novembre.

Je suis ébloui par cette journée. La traversée depuis Ouadi Sael à travers une coulée rocheuse était magnifique. Le monastère lui-même est disposé dans un défilé étroit près du Djebel Moussa. Les moines m’ont réservé le plus chaleureux et le plus bienveillant accueil. Ils m’ont donné une chambre magnifique. Ils m’ont montré leur église et le Buisson Ardent. Ils ont dévoilé pour moi les reliques de Sainte Catherine, la tête et une main. Je me suis incliné devant elles. Ici il y a trois pèlerins Franciscains : deux Allemands et un Arabe. J’ai fait la connaissance de l’un d’eux, le père Barnabé, et j’en suis enchanté. Quel homme aimable, intelligent et savant ! Il a passé huit ans à C** et maintenant il est pour huit ans à Jérusalem. Il m’a indiqué la route des Juifs sur la carte de la presqu’île du Sinaï. Jusqu’à présent mon itinéraire a coïncidé presque toujours avec le chemin de l’Exode. En ce qui concerne le mont Sinaï, il partage la thèse que c’est bien le Djebel Moussa, « le mont de Moïse ».

Ici au monastère, l’air est vraiment céleste et le silence profond. Effectivement un ermitage de calme et de paix.

Nous avons trouvé une dépêche de l’Agence Cook : le Mushir de Damas autorise notre passage en Turquie à El-Akaba.

22 novembre. Ce matin, lever à six heures, longue conversation avec le père franciscain Barnabé. Il m’a raconté beaucoup de choses sur Jérusalem. Ensuite à neuf heures, nous avons déjeuné au réfectoire avec toute la confrérie. Le repas a commencé par une prière, il se composait en tout et pour tout d’une soupe de lentilles, très grasse, à l’huile d’olive. Il a été suivi d’une prière. Je commence à comprendre en partie le sentiment d’étouffement que j’éprouve ici. Le monastère, (un tombeau de pierre) gît dans cette gorge étroite, entre deux rocs qui le dominent. En résumé, une tombe dans un sarcophage de porphyre. On ne voit le ciel que par en haut. Malgré l’excellente atmosphère de la montagne, toute cette disposition est oppressante. J’ai passé quelques heures dans le jardin. Il règne un silence étrange. Comme un royaume assoupi.

23 novembre. Ma chambre est spacieuse et haute de plafond, elle donne sur une terrasse. Juste en face de l’étroite fenêtre, on voit une mosquée et un clocher, le croissant et la croix. Les moines ont l’air robustes et en bonne santé. Effectivement, le climat est divin. La vie est paisible et tranquille. Généralement, dans un tel endroit, ce sont des gens fatigués, naufragés, qui cherchent la paix et la tranquillité, mais ici beaucoup sont relativement jeunes. Qu’est-ce qui les a forcés à quitter le Siècle et partir au désert ? Bien sûr tout est divinement sain ici. Mais passé quelque temps, on doit éprouver un trop plein de forces sans savoir vers quoi les orienter.

26 novembre. Quand un moine vient à mourir, on l’enfouit dans la terre durant trois ans. Ensuite, on ouvre son cercueil et on place son squelette dans l’église, celui de l’Higoumène dans un cercueil séparé, ceux des prêtres et des diacres dans un cercueil commun, ceux des simples moines, en tas. J’ai été dans cette crypte et je n’ai pas été particulièrement impressionné par cette montagne de squelettes.

Mon humeur hier soir était des plus moroses. Je me suis rappelé tous les détails de la disparition de Sergueï. Toutes les recherches que nous avions entreprises. Quelles abominables et insupportables minutes, heures, jours, il nous a fallu subir, moi et ma petite Lidotchka ! Comme je recherche l’oubli et comme, au contraire, il me fuit. Ici, dans les confins, comme tout paraît plus vif et plus limpide. Mon but était de tout oublier, de vivre une vie nouvelle. Et voilà au contraire que le monastère et le désert m’ont tout fait revivre avec une force neuve. Tout ce qui s’était apaisé s’est éveillé à nouveau. Non, ce n’est pas ça la paix de l’âme. Il faut la rechercher autrement. Ah ! Comme il serait bon d’oublier tout ce qu’on a vécu et de recommencer à vivre avec de nouveaux succès, de nouveaux rêves. Maintenant, je ne fais que regarder derrière moi. Je revis le souvenir de mon bonheur détruit

27 novembre. Humeur pesante. Aujourd’hui, toute la journée j’ai été tenaillé par mes souvenirs.

29 novembre. Nuit d’insomnie très dure. Le soir, je me suis promené près d’une heure avec le père Grigori. Il a 25 ans. Il racontait comme il souffrait de mélancolie trois ans auparavant. Il arrivait qu’il escalade la montagne, s’asseye près d’un ruisseau et les larmes coulaient toutes seules.

1e décembre. Longue conversation avec le père Grigori et le père Pacôme… Ensemble, nous avons examiné leurs travaux de restauration sur les icônes d’un moine peintre vivant dans le Sinaï au début du 17e siècle. Fortes influences italiennes. Pacôme est quelque peu désarçonné par les tableaux médiocres de Carlo Dolci (1616-1686, peintre florentin de sujets religieux), il a entendu parler de Vasnestov(1848-1926, peintre académique élève de Repine et Ambulant) et de Nesterov (1862-1942, peintre moscovite Ambulant et symboliste). Je lui ai conseillé de faire des fresques sur les murs du réfectoire. Promis d’expédier des couleurs pour lui à Jérusalem.

2 décembre. Accompagnement solennel. Service d’actions de grâce. Sonnerie des cloches. Coups de canon. Tout le monastère est sorti pour m’escorter. Ils nous ont suivis pendant une dizaine de minutes. Puis, après les avoir tous embrassés, nous nous sommes séparés pour de bon. Dans l’ensemble, tous ces jeunes m’auront beaucoup apporté. Nos conversations vespérales dans leurs cellules resteront longtemps gravées dans ma mémoire.

Ouadi Hubara, 3 décembre.

Réveil comme d’habitude à 4 heures et départ à 6. Matin couvert (la première fois de tout le voyage). La pluie paraissait s’annoncer, mais seules sont tombées quelques gouttes, puis plus rien. Ciel nuageux presque toute la journée. Il faisait chaud, sans excès. La région est très intéressante. Bien que le réseau de cratères se poursuit, les montagnes sont si diverses, les couleurs des pierres si jolies, la lumière si douce, si plaisante. Les montagnes se découpent en formes prodigieuses !

L’un de ces cratères m’a particulièrement envoûté. Nous avancions dans une colossale cité en ruines. Aux bords du cratère étaient des palais à moitié démolis, des sanctuaires, des portiques, des pyramides (deux particulièrement réussies dressées côte à côté, l’une de porphyre rouge, l’autre de calcaire blanc). Nous parcourions un monde étrange et mystérieux. Comme si la vie avait été présente ici. Comme si avait existé en ce lieu une ville légendaire avec ses temples et ses châteaux, d’une beauté saisissante et énigmatique. Enchanté, je regardais partout, descendant plusieurs fois de mon chameau pour aller tout voir à pied. Me voilà de bien meilleure humeur et en bonne condition. Je commence à trouver du plaisir à cette vie nomade… le grand air revigore… On vit sans soucis. Par moment, on oublie le passé sans s’en apercevoir. On commence à vivre en phase avec la nature… Le changement de lieu, la vie sous la tente, (essentiellement en plein air), prodiguent de grandes satisfactions.

La mer Rouge. Le golfe d’El-Akaba. Poste militaire d’Aïn Nuweiba, 4 décembre.

Un endroit merveilleux au bord de la mer Rouge. Au loin sur l’autre rive (l’Arabie), les montagnes bleutées du Djebel Taurin. La couleur du golfe est d’une beauté divine.

Un coin de palmiers, de tamarins, de citronniers, presque pas d’habitants. Nous sommes au pied des monts. Vue splendide de tous côtés. J’ai très mal dormi cette nuit. Sans doute trop marché hier. Levés comme à l’ordinaire. La route suivait au début un étroit défilé (Ouadi Tamil), puis elle s’élargit un peu et parut la mer.

La mer rouge. Le golfe d’El-Akaba. Le bord de la mer au nord de Aïn Nuweiba, 5 décembre.

Hier à Nuweiba, magnifique coucher de soleil. Des couleurs sublimes. Tout comme chez nous au Bolchoï, certains décors de Constatin Korovine (1861–1939, peintre moscovite, premier impressionniste russe) sous l’éclairage électrique. Sur le versant de l’Arabie, les montagnes roses du Djebel Taurin étaient illuminées par le soleil couchant. Une gamme miraculeuse de couleurs violettes, de bleues, roses. J’ai éprouvé un plaisir intense, assis au bord de la mer, à observer le changement des tons, comme une musique visuelle.

El-Akaba, 6 décembre. Tard hier soir, un officier turc est arrivé au camp à dos de mulet, accompagné de trois soldats à pied. Il y a trois semaines, le Mushir de Damas a donné l’ordre au chef local de me laisser entrer en Turquie et de me prêter tout le concours nécessaire à mon expédition.

On me donnera des soldats et un officier pour m’accompagner jusqu’aux ruines de Petra et retour jusqu’à Maan. Tout s’arrange au mieux.

Ce matin, accompagnés de l’officier et des soldats, nous avons franchi la frontière turco-égyptienne et nous sommes parvenus à El-Akaba, un petit poste militaire sur la rive nord de la mer Rouge.

Nous avons établi notre campement au bord de la mer dans un petit bois de palmiers. Il fait chaud. La première et plus importante partie de mon expédition dans le désert du Sinaï s’achève ici. A présent, nous attaquons la seconde partie : l’Arabie rocheuse et la contrée de Transjordanie. Il va nous falloir deux jours de marche jusqu’à Maan et deux jours de Maan à Petra, soit six jours en tout. L’itinéraire est montagneux. Les dragomans ont prévenu de s’habiller plus chaudement, car les lieux seront en altitude et frais.

El-Akaba, 7 décembre. Hier soir, il y avait à ma table le commandant de la garnison, un Mollah, trois officiers et deux médecins. Au menu du poisson froid, du pilaf, du mouton grillé, une compote, puis du thé et du café. On buvait de l’eau de Vichy Célestins. La conversation se faisait par le truchement d’un médecin qui parlait français. On a parlé politique.

Aujourd’hui, on continue à discuter avec les Bédouins. J’espère que mon dragoman parviendra à un accord avec eux et que demain, nous pourrons nous mettre en route. Chaque jour a son prix à présent. Depuis le matin, le ciel est couvert, la saison des pluies approche. Le soir : ciel nuageux. Au coucher du soleil, le ciel, la mer ont de douces couleurs pastel.

 14 décembre. Longue et monotone étape dans le désert. Temps frais. Sombres nuées, on voit la pluie tomber au loin dans les montagnes.

Maan, 15 décembre. Le gouverneur de Maan m’a rendu visite. Un fort courtois vieillard. Nous avons pris du thé et du café. J’étais chez lui pendant la journée. Ensemble, nous nous sommes promenés dans la ville. C’est une petite bourgade orientale et typique. Très décorative dans l’ensemble…

Le Journal du Sinaï s’arrête brutalement à Maan en Transjordanie le 15 décembre 1907

Carte postale envoyée par Sergueï à son frère Piotr.